Novembre 2003

Discours à la Nation de Son Excellence Monsieur Laurent GBAGBO, Président de la République.

28 Novembre 2003

FRANCE-CÔTE D'IVOIRE : Destin lié

Paru dans FRATERNITÉ-MATIN du 28 novembre 2003.

Ivoiriennes, Ivoiriens,
Mes chers compatriotes;
Depuis le début de la guerre, je suis resté à votre écoute, singulièrement depuis quelques semaines que de toutes les régions du pays vous venez m’apporter le réconfort de vos visites fraternelles. Je vous ai écoutés. Je vous ai compris. Vous m’avez tous demandé de préserver les Institutions de la République et notre dignité collective mais de garder en même temps toutes les chances à la paix.
Telle est la valeur symbolique des différents objets que vous m’avez offerts. Je tiens ce soir à saluer cette mobilisation de la Côte d’Ivoire profonde et votre grandeur d’âme.
Mes chers compatriotes,
La guerre n’est pas encore terminée. Notre pays est toujours divisé et les rebelles sont toujours en armes. Mais depuis le 04 juillet 2003, les armes se sont tues lors d’une cérémonie solennelle et émouvante. Je me réjouis qu’elles continuent de se taire. Elles se tairont pour toujours et la Côte d’Ivoire retrouvera bientôt son intégrité. Tel est votre vœu, tel est notre vœu à tous. C’est le sens de mon combat depuis le déclenchement de ce conflit fratricide aussi inutile que dévastateur.
Ce soir, je voudrais inviter chacun et chacune d’entre nous à entrer en lui-même et à méditer sur l’état dans lequel se trouve notre pays. Nous n’avons pas le droit, devant l’histoire, de laisser perdurer cette situation d’incertitude de ni guerre ni paix. Nous devons aller à la paix. Sans délai, sans calcul, dans la confiance les uns dans les autres.
C’est un message de rassemblement et d’espoir que je vous adresse ce soir. J’en appelle à la mobilisation de la Nation entière à faire les derniers efforts nécessaires pour que le pays retrouve les chemins de son unité et de la prospérité.
Nous avons tous découvert, avec stupeur, dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, que la Côte d’Ivoire n’était pas à l’abri de la guerre. Plus je réfléchis à cette guerre plus je suis convaincu qu’elle a pour cause essentielle le refus de la démocratie.
La démocratie signifie que celui qui gagne les élections gouverne le pays et met en œuvre son programme dans le respect des opinions et des attentes de l’opposition. La démocratie signifie également le respect des institutions démocratiques et des personnes qui les incarnent. Je voudrais redire ce soir mon attachement à la démocratie.
En optant pour la voie démocratique en Côte d’Ivoire, nous n’avons pas cédé à un effet de mode quand, étant encore dans l’opposition, nous prônions en 1983 la transition pacifique pour sortir du parti unique. Ce pays, la Côte d’Ivoire, a un destin démocratique et quiconque tente de l’écarter de la voie démocratique cause la ruine de l’Etat et le malheur de la société, une société multiethnique, composée de populations ayant des cultures diverses et variées.
C’est la nature et l’histoire qui en ont décidé ainsi. Aucun de nos groupes ethniques n’est assez important au plan démographique pour imposer sa suprématie par la loi du plus grand nombre. Cet état de fait nous condamne à la solidarité et à la coopération dans la mise en œuvre de tout projet de dimension nationale.
C’est faute d’avoir saisi les enjeux démocratiques de notre histoire que l’on a tenté de faire basculer le destin de la Nation dans le chaos. Mais le peuple de Côte d’Ivoire dans son ensemble : son Armée, ses femmes, sa jeunesse, ses responsables politiques, le Président de la République; nous avons démontré, aux yeux du monde entier que ce pays meurtri et éprouvé reste un pays solide.
Je n’oublie pas le rôle que la jeunesse a joué dans la mutation que nous vivons depuis 1990. Les femmes et les jeunes ont été les fractions de la société les plus durement touchées par la crise dont les manifestations ont commencé à se faire sentir depuis 1980.
En même temps, je suis conscient que plus la Côte d’Ivoire s’enfonçait dans la crise, plus les crédits devant servir à encadrer les jeunes et les femmes s’amenuisaient. Par exemple, au moment où la croissance démographique restait constante et à un taux de 3,8 % par an, les crédits pour l’Ecole et pour la Santé stagnaient à 0,5 % par an.
C’est pourquoi, régler la crise actuelle c’est aussi prendre des mesures vigoureuses pour que les femmes et les jeunes ne se sentent pas abandonnés, qu’ils ne restent pas au bord de la route.
Dans cette perspective, avant la fin de cette année 2003, et conformément aux promesses que j’avais faites à la jeunesse pendant la campagne électorale de l’an 2000, j’annoncerai des mesures vigoureuses pour la création d’emplois. Ce qui donnera une perspective à nos jeunes et les détournera des armes.
Mes chers compatriotes,
Dans ces épreuves difficiles que nous affrontons, nous n’avons jamais été seuls. La Communauté internationale s’est engagée dès le début de la crise à nos côtés. La CEDEAO, la France, l’ONU, l’Union Européenne, l’Union Africaine, les Institutions financières internationales ne nous ont pas abandonnés à notre sort. Ils ont condamné la rébellion et offert aussitôt leur médiation pour la voie de la négociation que nous avons décidé d’emprunter.
Mais il n’y a jamais un chemin facile pour aller à la paix. Nous sommes allés à Accra puis à Lomé, à Dakar puis à Bamako. Les partis politiques se sont retrouvés, à l’invitation de la France, à Linas Marcoussis où ils ont signé des accords qui ont reçu la caution de l’ONU à la conférence de l’avenue Kleber à Paris.
Malgré les critiques que l’on peut formuler sur ces Accords de Linas Marcoussis, ils ont au moins le mérite de réaffirmer quatre principes fondamentaux qui sont leur raison d’être : La nécessité de préserver l’intégrité territoriale du pays, le respect des Institutions de la République, la restauration de l’autorité de l’Etat, l’accession au pouvoir et son exercice par la voie démocratique.
Les principaux points autour desquels s’articulent ces accords sont connus : la nomination d’un Premier ministre de consensus, la formation d’un gouvernement de réconciliation nationale, le désarmement, la réunification du pays, le vote d’une loi d’amnistie, le code foncier, le code de la nationalité, l’éligibilité, les Droits de l’homme, le redressement économique et la nécessité de préserver la cohésion sociale.
Dès la fin de la Conférence de Kléber, le 25 janvier 2003, j’ai nommé un Premier Ministre de consensus auquel, conformément à l’article 53 de notre Constitution, j’ai délégué les pouvoirs dont il a besoin pour que le Gouvernement de la République fonctionne et travaille au retour de la paix.
J’ai formé un gouvernement de réconciliation nationale équilibré qui est composé des ministres issus des partis politiques signataires des Accords de Marcoussis, des mouvements rebelles et de la société civile. Ce gouvernement est au complet depuis la nomination, en septembre 2003, des ministres de la Défense, de la Sécurité intérieure et de la famille.
Malgré la gravité des actes qu’ils ont commis, la Nation a accordé son pardon. Le 06 août 2003, notre Parlement a voté en leur faveur, une loi d’amnistie généreuse, mais qui ne cède pas à l’impunité. J’ai aussitôt promulgué cette loi et le Ministre intérimaire de la défense a pris un arrêté réintégrant les militaires déserteurs dans l’armée. Je demande aux rebelles de saisir la main que leur tend la Nation.
Aujourd’hui même, jeudi 27 novembre 2003, nous venons d’entamer en Conseil des Ministres, les discussions sur les lois suggérées par l’Accord de Marcoussis. Il s’agit d’un ensemble de textes dont les enjeux couvrent toutes les questions ouvertes par la crise ivoirienne.
• La libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement dans les pays de la CEDEAO;
• Le code de la nationalité ivoirienne ;
• L’article 35 de la Constitution ;
• L’identification de la population de la Côte d’Ivoire ;
• La Carte Nationale d’Identité ivoirienne ;
• Le domaine foncier rural ;
• L’enrichissement illicite, etc.
Mes chers compatriotes,
La priorité aujourd’hui c’est le désarmement. Le désarmement signifie la libération des zones occupées, le redéploiement de l’Administration, la reprise de la vie économique, sociale, politique et culturelle sur toute l’étendue du territoire. Le désarmement met fin à la logique de belligérance et ouvre la porte de la paix.
C’est pourquoi j’engage toute la Nation à se mobiliser pour que nous franchissions cette étape dans la sérénité. “ Les enfants, dit-on, savent grimper mais ils ne savent pas comment redescendre. ” C’est le message plein de sagesse que m’ont donné les populations de Daloa qui sont venues l’autre jour me rendre visite au Palais de la Présidence de la République. C’est à toute la Nation ivoirienne que ce message s’adresse. Nous devons aider nos frères, nos enfants qui ont pris les armes contre la mère patrie à mettre fin à la détresse humaine dans les zones assiégées, à libérer la Côte d’Ivoire de ce cauchemar.
Je l’ai déjà dit. Aujourd’hui la rébellion est dans l’impasse ainsi que la Communauté internationale, face à la crise ivoirienne. Mais cette impasse est aussi celle de la Côte d’Ivoire tout entière. Notre pays continue d’attendre la paix.
Nos forces de défense et de sécurité ont défendu vaillamment la patrie. Notre devoir est de construire la paix. C’est le lieu de rendre hommage à nos soldats qui ont payé un lourd tribut à la guerre.
La cérémonie des funérailles officielles, organisée le 15 novembre dernier à l’école de gendarmerie, a montré l’ampleur des sacrifices pour défendre la patrie.
Honneur à nos forces de défense et de sécurité. Honneur à nos martyrs. En leur mémoire et pour la gloire de nos forces de défense et de sécurité, nous allons créer une avenue des Armées et un boulevard des 18 et 19 septembre 2002.
Nous avons été bousculés les 18 et 19 septembre 2002. Nous ne devons plus l’être. Maintenant, il nous faut commencer à réfléchir sur la réforme en profondeur de nos outils de défense et de sécurité. C’est pourquoi j’ai demandé au ministre de la défense de retravailler le projet de loi de programmation militaire pour donner à nos forces de défense et de sécurité un visage, des capacités opérationnelles et des moyens nouveaux et accrus.
Mais, comme je l’ai dit dans la lettre que j’ai adressée aux armées ; à l’occasion du premier anniversaire du déclenchement de la guerre, une guerre se gagne toujours avec les alliés. Nous avons donc besoin de tous nos amis pour faire les derniers pas qui nous séparent encore de la Paix.
Je voudrais donc renouveler ici mes remerciements à tous les Etats et à toutes les organisations internationales pour tout ce qu’ils ont fait et continuent de faire pour nous aider à résoudre la crise. Je les engage à nous accompagner dans ces derniers moments, dans les moments à venir qui sont déterminants pour la paix.
A la France particulièrement, je voudrais rappeler ce que je disais au général Bentégeat, chef d’état major des armées françaises, lors de sa visite à Abidjan : “Le temps des récriminations est passé. Il nous faut à présent ouvrir les pages d’une nouvelle solidarité, c’est-à-dire d’une nouvelle coopération.”
En votre nom à tous, je tiens ce soir à remercier solennellement la France, pour tous les efforts qu’elle a faits jusqu’ici et qu’elle continue de faire.
La France a payé jusqu’au prix du sang pour la paix dans notre pays. Deux soldats français sont tombés pour la Côte d’Ivoire. Nous devons respect à leur mémoire et reconnaissance aux autorités françaises. Qu’ils reçoivent ici, au nom du peuple ivoirien, l’hommage de la nation entière. Ils sont dans nos cœurs le symbole d’une alliance renouvelée entre nos deux pays dont le destin est lié par tant d’années d’histoire commune.
Leur sacrifice ne sera pas vain. Leur sacrifice ne doit pas être vain. Je compte sur la France pour nous aider à franchir les étapes du cantonnement, du désarmement et de la réunification du pays.
Je voudrais maintenant m’adresser aux pays africains, spécifiquement aux pays membres de la CEDEAO. Je voudrais leur dire merci parce que dès le déclenchement de la crise, la CEDEAO s’est mobilisée à nos côtés, depuis le mandat du Président Abdoulaye Wade à la tête de notre organisation commune, jusqu’à celui du Président Kufuor. Nos voisins, nos frères de la sous-région n’ont ménagé aucun effort pour ramener la paix dans notre pays.
Ce soir, je leur demande de nous accompagner dans nos derniers efforts pour la paix en Côte d’Ivoire et pour l’équilibre de toute l’Afrique de l’Ouest. J’attends surtout des pays de la CEDEAO que nous réaffirmions tous le principe qu’aucun de nos Etats ne doit servir de base pour déstabiliser un autre Etat. Je suis convaincu que si ce principe était respecté la moitié des conflits en Afrique Noire seraient supprimés.
A cet égard, la Côte d’Ivoire suit avec intérêt, l’évolution de la situation au Liberia, ce pays frère ravagé par quatorze ans de guerre civile. L’engagement ferme de la Communauté internationale dans la résolution du conflit libérien nous réjouit d’autant plus que le retour de la stabilité au Liberia ouvre de grandes perspectives à la coopération sous-régionale.
En recevant le président libérien, il y a trois jours, j’ai dit la disponibilité de la Côte d’Ivoire à œuvrer non seulement au retour de la paix dans son pays mais aussi à engager les entreprises ivoiriennes dans la reconstruction des infrastructures économiques.
Mes chers compatriotes,
Je voudrais vous rappeler que dans toutes les négociations que je mène, à l’intérieur comme à l’extérieur, ma conduite est dictée par une seule chose : obtenir la paix sans compromettre l’avenir de la Côte d’Ivoire. Mais en même temps que nous avons besoin de la Paix pour nous-mêmes, à l’intérieur de nos frontières, nous devons également savoir que la paix en Côte d’Ivoire garantit la prospérité dans toute la sous-région dont dépend celle de notre pays.
Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de nous rassembler. La guerre n’est pas encore terminée. Il nous reste un pas, un dernier pas. C’est à notre volonté d’aller résolument de l’avant que le monde jugera de notre capacité à demeurer une Nation unie, forte et prospère. Je compte sur vous. Je vous fais confiance. Allons à la paix sans angoisse ni impatience.
Je suis persuadé ce soir, mes chers compatriotes, que nous nous sommes compris. La paix est pour demain.
Que Dieu bénisse la Côte d’Ivoire !




Extrait du mémorandum du FPI à Marcoussis : "L'Ivoirité, une fausse querelle pour discréditer la Côte d'Ivoire".

19 Novembre 2003

Paru dans "Le Nouveau Réveil" du 14 novembre 2003.

Le mot Ivoirité a été entendu pour la première fois en Côte d'Ivoire lors d'une conférence publique prononcée à l'Université d'Abidjan par le Président Senghor en décembre 1971 dans le cadre de sa première visite officielle dans notre pays. Alors qu'il reprenait son thème favori de la Négritude, c'est-à-dire de la défense et de l'illustration des cultures africaines, il mit en parallèle la Francité avec la Sénégalité, l'Ivoirité et l'Arabité. Et c'est un quart de siècle plus tard, à l'occasion du 10ème Congrès ordinaire du PDCI-RDA, tenu du 20 au 31 octobre 1996 à l'Hôtel Ivoire à Abidjan, (NDLR : c'est plutôt le 26 août 1995 à la convention du PDCI-RDA à Yamoussuokro) que le Président Bédié employa à nouveau ce concept, dans le sens de l'enracinement culturel, comme condition et moyen du développement durable.
"L'Ivoirité, quelle que soit notre ethnie, notre religion, notre région et notre racine est promise à tous, même aux étrangers pour autant qu'ils embrassent la culture ivoirienne comme beaucoup d'Ivoiriens le font quand ils sont définitivement établis dans leur patrie d'adoption, à l'étranger, par exemple en France. Autrement dit, l'Ivoirité en tant que culture distinctive des Ivoiriens, de tous les Ivoiriens, sans exclusion aucune, est aux antipodes du tribalisme, de l'ethnocentrisme et du racisme. Les cités grecques ont répandu l'hellénisme en assimilant des étrangers, comme Zénon de Kition et Epioure de Samos, qui lui ont donné des lettres de noblesse parvenues jusqu'à nous à travers les âges. Il en sera ainsi de l'Ivoirité au rendez-vous de l'universel et de l'histoire".
Cela dit, il n'existe aucune doctrine collective et admise de l'Ivoirité, pas plus qu'il n'existe à notre sens de principe général, ni de textes légaux ou réglementaires qui aient pour fondement l'Ivoirité ou qui le consacrent formellement. Cette ivoirité est une fausse querelle et, au pire, une véritable escroquerie morale et intellectuelle destinée à discréditer aux yeux de l'opinion internationale l'image de la Côte d'Ivoire, de ses dirigeants et de son peuple.
Qu'il s'agisse du code de la nationalité, du statut des étrangers, du processus d'identification des personnes, de la question de l'éligibilité à la Présidence de la République ou encore de la loi sur le foncier rural, rien, en effet, ne permet d'affirmer l'existence d'un quelconque lien avec le concept d'Ivoirité.

Ivoirité et nationalité

D'un double point de vue chronologique et logique, il n'y a aucun lien de causalité entre la nationalité et ce concept. En effet, le code de la nationalité ivoirienne qui existe depuis 1961 et qui a été modifié en 1972, ne saurait être la conséquence d'un vocable apparu beaucoup plus tard en 1996 : en termes épidémiologiques, la maladie n'est jamais au présent, mais au passé. Or, le passé ne contient aucune trace de l'Ivoirité tel que considéré par les analystes comme variable étiologique du mal ivoirien.

Ivoirité et statut des étrangers

Tout comme le code de la nationalité, le statut des étrangers remonte à la première Constitution ivoirienne de 1961. Dans cette loi fondamentale qui ne s'éloigne nullement des principes des Nations-Unies, il n'y a pas de statut particulier réservé aux étrangers.
Il faut reconnaître qu'en 1990, à la faveur du multipartisme, l'Article 5 de l'ancienne Constitution a été pleinement appliqué, en ce que le droit de vote a été retiré aux non nationaux. Il faut reconnaître également que sous le Premier ministre Alassane Ouattara, une disposition particulière est intervenue avec l'instauration d'une carte de séjour pour les étrangers, comme cela se fait dans la plupart des pays modernes. Ainsi, en France l'instauration de la carte de séjour puis un visa d'entrée et de séjour participe-t-telle d'une politique de maîtrise de l'immigration. Il ne vient à l'esprit de personne que cette politique a un lien avec la Francité comme volonté d'exclure ou de discriminer.
Sur le plan socio-économique, c'est à dire dans la trame de l'existence quotidienne, il n'y a aucune distinction entre nationaux et étrangers dans la mesure où les deux types de communautés ont les mêmes avantages en termes de services, de santé, d'éducation, de transport, et en termes d'activités professionnelles surtout dans le secteur privé informel, largement dominé par les étrangers.

Ivoirité et processus d'identification

Aussi loin que l'on puisse pousser l'analyse objective, on ne trouvera pas le rapport de cause à effet entre l'Ivoirité et le processus d'identification en cours et ayant pour but de moderniser et de sécuriser le fichier de l'Etat-civil. Ce processus vise essentiellement la maîtrise de la planification du développement durable par la maîtrise des données socio-démographiques et des flux migratoires.
En effet, sans ce processus d'ailleurs fortement encouragé par le PNUD et l'ensemble du système des Nations-Unies, on se demande sur quelle base les autorités vont élaborer les projections économiques et sociales en termes de lutte contre la pauvreté, de Stratégies pour la Réduction de la Pauvreté, de plan d'urbanisation et de réflexion prospective. On se demande également avec quelles chances de succès le Gouvernement peut mettre en place une politique garantissant la sécurité des biens et des personnes sur son territoire, sans aucune donnée sur les populations.

lvoirité et éligibilité

Comme la plupart des Constitutions modernes, la loi fondamentale ivoirienne de 1961, d'inspiration présidentielle, attache une importance particulière à la fonction du Président de la République. Cette importance a été réaffirmée dans la deuxième Constitution votée en juillet 2000 et dont l'Article 35 confirme l'historicité des Constitutions. Sous ce rapport, il n'est pas exact d'indiquer que l'Ivoirité en question, soit à l'origine de l'évolution de notre Constitution qui est la clef de voûte du système politique. Le renforcement des conditions d'accès à la fonction s'explique exclusivement par le souci qu'explique une loyauté sans faille envers la Côte d'ivoire. Sinon comment expliquerait-on que les Constitutions de la plupart des pays africains et extra-africains qui ne souffrent pas du mal d'Ivoirité, aient adopté les mêmes dispositions constitutionnelles concernant la magistrature suprême ?

Ivoirité et propriété foncière

L'Ivoirité telle qu'elle a été définie, n'a aucun lien objectif avec la loi sur la propriété foncière. Celle-ci découle d'une nécessité pour l'Etat de Côte d'ivoire d'adapter sa législation à son environnement socio-économique, comme c'est le cas pour la majorité des Etats modernes en contexte de mondialisation. Pays essentiellement agricole, la Côte d'ivoire a voulu se doter d'une législation foncière qui crée les conditions d'une véritable modernisation de l'agriculture.
Par ailleurs, à l'indépendance en 1960, la Côte d'Ivoire avait 16 millions d'hectares de forêt et comptait 3 230 000 habitants. Après 40 ans, il ne reste plus à notre pays que 2 millions d'hectares de forêt, pour une population de 16 millions d'habitants. Cet état de fait a pour conséquence un accroissement permanent de la pression foncière rurale avec son lot de conflits entre les populations. Face à l'irrésistible diminution des surfaces forestières et pour réduire les graves conflits fonciers, il était impérieux de poser les principes de base du droit d'empire sur le sol, et de protéger les droits coutumiers traditionnels.
Aujourd'hui, la nécessité d'une réorganisation du domaine foncier rural, associée au retour massif des jeunes à la terre, commande l'adoption de lois modernes.

Source : Mémorandum du Front Populaire Ivoirien présenté à la Table Ronde de Paris-Marcoussis tenue du 15 au 24 janvier 2003.

Le Nouveau Réveil 2003. Tous droits réservés.


Le Président Henri KONAN BÉDIÉ : "Il n'existe pas de carte d'ivoirité".

19 Novembre 2003

Paru dans "Le Nouveau Réveil" du 14/11/2003.

La résurgence inattendue de l'ivoirité comme paradigme explicatif née du coup d'Etat du 18-19 septembre 2002 relance le débat sur la réception manquée de ce concept. Depuis 1995, de façon récurrente, le contenu et l'usage en ont été précisés invariablement " Il s'agit de promouvoir, par-delà la diversité des cultures traditionnelles de la Côte d'Ivoire, une synthèse harmonieuse, dynamique, originale et féconde pour faciliter notre entrée dans la modernité et notre participation aux échanges culturels entre les peuples".
La Côte d'Ivoire est une mosaïque d'ethnies et un condensé des peuples d'Afrique. Son édification comme nation, sous l'égide du PDCI-RDA, a privilègié l'exigence d'une harmonie inter-ethnique et intercommunautaire. Il est apparu utile de formaliser par cette notion, ce projet et ce processus de formation de l'identité culturelle nationale.
Nous avons ainsi défini l'ivoirité comme " Un concept traduisant un projet culturel pour réaliser une synthèse harmonieuse entre les traditions de nos diverses tribus, ethnies, dans leur quête de la modernité."
A peine conçu, ce projet a été dénaturé et placé au coeur d'une vaste polémique amplifiée par des médias affidés et déchaînés.
Pour mener un combat politicien contre le PDCI-RDA, on a
- détourné l'ivoirité de son sens en l'accusant d'être un frein à l'intégration de certaines personnes à la nation,
- prétexté de l'ivoirité pour dénoncer un prétendu projet de catégorisation des Ivoiriens,
- accusé l'ivoirité d'opposer les ethnies du Nord prétendument musulmanes à celles du Sud qui indifféremment seraient chrétiennes alors que, de tout temps, par des alliances et des brassages, ces populations se sont mêlées autant sur un plan familial, économique, culturel que politique,
- fait croire que l'ivoirité est un concept d'exclusion, de rejet de l'autre, surtout du musulman venu du Nord,
- accusé l'ivoirité d'être une manifestation de la xénophobie. Par des anachronismes et des amalgames absurdes qui confinent à un lavage de cerveaux renforcé par l'empire de certains médias internationaux, on a transformé le projet culturel qu'est l'ivoirité en un message de haine, d'intolérance et de discorde. On a ainsi produit un avatar monstrueux qui en pervertit le sens et le dessein : " L'ivoirité d'exclusion ". Celle-ci est l'antithèse de notre projet fédérateur, facteur d'intégration, d'assimilation et de rassemblement. Pour mémoire, on peut rappeler que sont antérieures à l'avènement de M. Bédié au pouvoir :
- le refus en 1966 de la double nationalité;
- l'excitation et l'instrumentalisation des sentiments ethnistes par les nouvelles formations politiques nées du retour au multipartisme et en quête d'une base sociale;
- la protestation du FPI contre le vote des étrangers en 1990;
- la publication de la " charte du Nord ", qui a inoculé le virus de la sédition irrédentiste dans l'esprit des ethnies du nord;
- l'institution de la carte de séjour pour les Etrangers.
Il n'y a pas de communauté humaine sans identité culturelle. Et l'identité culturelle est un pendant naturel de l'identité nationale.
C'est pourquoi, la Côte d'Ivoire s'est employée à un travail de réflexivité sur son identité dans le but de s'auto-promouvoir comme une nation qui s'appuie sur son histoire et sa diversité culturelle pour relever les défis de la modernité.
Comment donc un concept qui voulait œuvrer consensuellement à l'unité nationale a-t-il pu se transformer en son contraire ?
La désinformation y voyait, comme l'indique Jean Pierre Dozon :
- "une définition de surface propre à masquer de très pernicieux ferments de division" (cf."la Côte d'Ivoire au péril de l'ivorité" dans la documentation Française no 193 janvier-mars 2000, p.15).
En effet, écrit-il : comme toute notion du même genre qui entend fonder, sur un mode substantiel, l'unité d'une collectivité humaine, l'ivoirité ne se conçut que comme l'un des termes d'un rapport où "l'autre" quel qu'il soit, devrait être mis à distance. Cet autre désigna assez normalement les "étrangers"...;
- une forme de redéfinition pernicieuse de la citoyenneté qui fonctionne d'une part sur le mode de la relégation des gens du nord et d'autre part sur le mode ethno-nationaliste avec un ancrage Akan représentant le modèle idéal de l'ivoirité. Bref, l'ivoirité est la figure déguisée de l'akanité ou plus précisément de la baouléité. En réalité l'aversion contre l'ivoirité vient du fait que le mot se décline sous une forme essentialiste que soulignerait le suffixe "ité " et qui donnerait ainsi un caractère éternel au monde "ivoirien". En vérité, pour les adversaires occidentaux de l'ivoirité, celle-ci constitue une menace de dérive nationaliste et chauviniste. Car pour eux, la cloison étant mince entre le nationalisme et le chauvinisme cocardier, on peut redouter que parti pour soutenir la souveraineté nationale, on ne se retrouve en train de défendre la "francité" et le "francisme".
Les partisans d'un ordre planétaire sans frontières et sans Etats-nation ne peuvent que rejeter l'ivoirité. Ils ne croient qu'aux enjeux économiques, fonciers et électoraux. Ce clivage s'observe chez les idéologues de la construction de l'Europe, entre fédéralistes et souvérainistes.
On ne le répètera jamais assez l'ivoirité n'est pas une donnée juridique comme le sont la nationalité ou la citoyenneté, contrairement à ce que beaucoup écrivent ou croient. En Côte d'Ivoire, personne, jamais personne ne s'est vu obligé de produire "une carte d'ivoirité". Quant aux conditions d'éligibilité aux hautes fonctions de la République, elles n'ont rien à voir avec l'ivoirité. Elles relèvent de la constitution.
Mettons fin à ces amalgames relatifs à l'ivoirité , amalgames entretenus par la mauvaise foi manifeste de politiciens et d'agitateurs mal intentionnés. Le concept d'ivoirité n'a pas empêché le Président Henri Konan Bédié de naturaliser quinze mille descendants des voltaïques transférés dans la région de Bouaflé dans les années 1930 en Côte d'ivoire sous la colonisation. Cette intégration par naturalisation, est un acte volontariste qui illustre l'ivoirité et contredit l'ivoirité d'exclusion, l'ivoirité-xénophobie et l'ivoirité stratification-catégorisation. L'ivoirité n'est donc pas une dérive identitaire vers le chauvinisme et le nationalisme exacerbés et xénophobes. Elle vise au contraire à rassembler les Ivoiriens et même des personnes venues d'ailleurs autour de valeurs communément acceptées et partagées en vue de la construction d'une nation moderne et son développement. L'accueil unique au monde d'un si grand nombre d'étrangers en Côte d'Ivoire relève de cette culture que nous nommons "Ivoirité".
Il est temps de mettre fin à ce procès d'intention outrageant qui confine à une cabale absurde contre l'identité nationale des Ivoiriens. Il est évident pour tous qu'il n'y a pas de choix à faire entre une société soudée par l'adhésion de ses membres à des valeurs communes, qui transcendent les émotions tribales, ethniques et religieuses, et une société fragmentée où les différents segments et rameaux se replieraient dans l'exaltation de leurs traditions respectives.
Entre les deux sociétés, la seconde laisserait la porte ouverte à des antagonismes culturels. Dans les Balkans, on sait ce qu'a produit le "chaos des cultures ". La symbiose de nos cultures locales dans le monde implique nécessairement des brassages. L'ivoirité, c'est l'acceptation du métissage culturel.
Dans ce monde dit en voie de globalisation, les identités culturelles, locales, régionales et nationales sont appelées à jouer un rôle déterminant. On ne saurait réduire l'humanité à un seul modèle. Prenons-en conscience et évitons de nous diviser inutilement.

Henri Konan Bédié
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