Juillet 2005

L’ancien Président de la Commission de l’Union Africaine, AMARA ESSY, sort de deux années de silence.

1 Juillet 2005

Article paru dans FRATERNITÉ MATIN du 30 juin 2005
diffusé par : www.ivorian.net

Des journaux affirment que vous avez effectué des missions pour le compte du Président Gbagbo, que vous feriez partie de ceux qui font sa campagne pour l'élection présidentielle. Confirmez-vous ces écrits?
- Personne ne m'avait parlé de cela. C'est dans les journaux que je l'ai appris. Je n'ai rencontré personne, ni de près ni de loin. Vous savez, depuis environ un an, je n'ai jamais passé 15 jours d'affilée à Abidjan. J'y viens puis je repars pour des rencontres internationales. J'ai lu dans des journaux que j'ai rencontré le président Fologo pendant deux heures. On écrit qu'il est venu me voir pendant deux heures pour me convaincre de telle ou telle chose.

Avez vous-vous de bons rapports ?
- J'apprécie le président Fologo à sa juste valeur, mon ancien collègue au gouvernement, grand Hou-phouétiste. Mais depuis deux ans, nous ne nous sommes rencontrés qu'au cours de funérailles, soit à Ivosep, soit à la cathédrale.
Vous savez, pour faire une campagne, il vous faut d'abord une équipe pour rechercher et déterminer un thème de campagne, répartir les rôles des différents responsables dans cette campagne, etc.
Qui peut affirmer qu'il a participé avec moi à une réunion de cette nature ? La campagne a en fait déjà commencé au sein de toutes les formations politiques depuis déjà un certain moment par des multiples meetings à l'intérieur du pays. Qui m'a déjà vu à un de ces meetings ? Soyons un peu sérieux car on n'affirme pas une telle information sans un minimum d'indications palpables.
Il n'y a pas de fumée sans feu, dit-on. On se demande alors quelles sont vos relations avec le Président Gbagbo ?
- Vous savez, comme on le dit souvent: "Même si on n'aime pas le lièvre, il faut reconnaître qu'il sait courir".
Sur le chapitre de l'affectivité, le Président Gbagbo est imbattable. Il sait cultiver les relations personnelles. Je l'ai connu depuis l'Université et bien que nous soyons de sensibilités politiques différentes, nous avons toujours eu les meilleures relations personnelles.
J'étais ministre d'un gouvernement qu'il combattait mais il n'hésitait pas à débarquer chez moi avec feu Boga Doudou pour avoir des éléments d'information sur certains conflits, lorsqu'il devait effectuer des missions pour le compte de l'Internationale socialiste dans certaines régions comme le Burundi ou la Sierra Leone. Il a des qualités humaines indéniables qu'il cultive avec tous les acteurs politiques, même s'ils sont des adversaires politiques.
C'est une bonne chose que de telles relations humaines puissent exister entre responsables politiques d'un pays. J'avais été à l'époque impressionné par l'amitié, le respect qui existaient au sein des délégations occidentales entre les élus politiques faisant partie de la délégation de leurs pays à l'Assemblée générale annuelle de l'ONU à New York.
Pour la mémoire du Président Houphouet-Boigny, je suis et resterai PDCl sans que cela me prive de ma liberté d'expression et la conservation des relations personnelles nouées depuis l'école primaire, le lycée, l'Université avec des personnes qui sont aujourd'hui au PIT, au FPl, au MFA, à l'UDCY et même au sein des Forces nouvelles à Bouaké où je suis né et connais la majorité des personnes de ma génération qui résident encore dans cette ville. Certaines familles à Bouaké partagent avec la mienne des liens d'amitié et de fraternité depuis 1949 et il est difficile, sinon inhumain de biffer ces liens d'un seul trait.
Parlant, justement, d'Houphouet-Boigny,que pensez-vous de la création récente du Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix ?
- Vous savez, la famille Houphouetiste s'agrandit de plus en plus et je m'en réjouis. Car disparu, Houphouet devient encore plus grand et on mesure avec du recul toute la profondeur et la justesse de ses enseignements. Quelle grâce de Dieu!
Tout le monde a fréquenté Houphouet et chacun le connaît sur une, deux ou trois de ses facettes. Mais je peux en toute modestie me targuer d'avoir eu avec lui des relations toutes particulières au cours des 20 dernières années de sa vie. Abdoulaye Diallo, Auguste Colomb, Mme Zinsou Marie Houphouet, sont toujours vivants et peuvent témoigner de la qualité et de la nature des liens qui m'avaient uni au président Houphouet-Boigny.
Grâce à son nom, à sa politique, j'ai atteint toutes les cimes de ma carrière diplomatique.
Je suis tout, sauf un opportuniste à la recherche encore d'un titre ou de quelques honneurs et je pense que certains de mes anciens collègues ministres peuvent témoigner de cette affirmation. Pour la mémoire d'Houphouet-Boigny, je suis PDCI et serais peut-être encore le dernier à l'être, quelles que soient les frustrations et divisions auxquelles on assiste inévitablement au sein de tous les grands partis politiques qui ont eu à assumer pendant longtemps des hautes responsabilités dans la gestion de l'Etat.
Vous sentez-vous victime de frustrations au sein du PDCI ?
- Dans toutes les vieilles formations politiques, il y a des frustrés. Cela est inévitable. Il y a des frustrations parce que chacun attend toujours quelque chose alors qu'on ne peut pas satisfaire tout le monde. Mais ce qu'il faut retenir, c'est que ce sont-là des considérations secondaires par rapport à la vie et à la place du parti lui-même. Il ne faut pas que les querelles de personnes affaiblissent le parti. Quand on est militant, on croit au parti et à ses objectifs. On ne peut pas s'attarder sur des frustrations personnelles.
Depuis que vous êtes rentré de l'Union africaine, on vous voit voyager dans plusieurs pays.
L'on pourrait se demander: que cherche Amara Essy?
- Je ne cherche rien en réalité car Dieu m'a donné plus que je n'aurais pensé avoir depuis mon enfance jusqu'à aujourd'hui. J'ai visité plusieurs pays arabes, d'Amérique latine, d'Afrique au cours des six derniers mois pour une raison bien simple.
En 2003, avec de nombreux Chefs d'Etat, j'avais participé à la Havane (Cuba) au sommet des Etats partis à la convention des Nations sur la lutte contre la désertification. C'est une institution du système des Nations unies dont le siège est à Bonn (Allemagne). Il est dirigé par M. Arba Diallo, ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso et qui fut mon condisciple à la dotation CARNEDIE pour la paix internationale.
Au cours des débats à la Havane, il avait été constaté que peu de progrès avait été fait dans le domaine de la lutte contre la désertification en raison des ressources très limitées qui avaient pu être mobilisées pour combattre ce fléau qui affecte beaucoup de pays mais surtout les pays africains. En conclusion de ce débat, il avait été décidé de la création d'une fondation dotée d'un capital de 100 millions de dollars.
Les intérêts qui seraient générés par le placement de ces 100 millions de dollars seraient donc utilisés pour lutter efficacement contre la désertification et la réalisation des micro-projets contre la pauvreté en Afrique dans le cadre des objectifs du millénaire qui prévoit la réduction de moitié de la pauvreté dans le monde d'ici à 2015. Le capital de cette fondation devrait, selon la suggestion du président Hugo Chavez du Venezuela, être mobilisé auprès des Etats membres de l'OPEP.
Est-ce donc cela que vous recherchez à travers vos voyages ?
- Comme la majorité des Etats membres de l'OPEP n'était pas à la réunion de la Havane, j'avais été, à la demande de M. Arba Diallo et du président du Venezuela, chargé de faire le tour des Etats membres de l'OPEP pour leur expliquer le bien-fondé de la décision de la Havane. J'ai donc visité une première fois tous les Etats membres de l'OPEP.
Malheureusement, lorsque j'avais entamé mon périple dans les Etats du Golfe, cette région était traversée par une canicule sans précédent, si bien que de nombreux rois et Emirs étaient en Europe ou aux USA lors de mon séjour dans leur royaume.
La réunion des ministres de l'OPEP à Vienne n'a pas réussi à se mettre d'accord pour permettre au fonds de l'OPEP de débloquer au profit de cette fondation la somme de 100 millions de dollars. D'où, mon deuxième périple pour rencontrer certains Chefs d'Etat du Golfe.
Le Président Toumani Touré était vice-président du sommet de la Havane. Il devait effectuer des visites officielles dans certains pays africains membres de l'OPEP et j'avais donc effectué un déplacement à Bamako pour le rencontrer afin qu'il puisse sensibiliser ses interlocuteurs à l'urgence et l'importance de la décision à prendre lors de la prochaine réunion ministérielle de l'OPEP.
Pourquoi accordez-vous un si grand intérêt à cette question, alors que vous n'êtes pas du Sahel ?

- La question me passionne car elle touche la vie quotidienne de nos villages, de nos parents. La désertification nous frappe de plein fouet à présent en Côte d'Ivoire. La désertification touche l'Est de la Côte d'Ivoire, si bien que tous nos parents, planteurs ont émigré vers l'Ouest avec tous les problèmes que nous connaissons. La solution à ces problèmes réside dans le reboisement de cette zone, ancienne boucle du cacao.
La réussite de ce projet de fondation pour lutter contre la désertification peut nous aider à reboiser nos régions aujourd'hui presque désertiques et enrayer l'exode massif des populations vers les villes ou vers les zones forestières de l'Ouest. Le problème d'Alépé et celui de Duékoué en sont une parfaite illustration.
Une façon de mettre vos relations au service du développement de votre région ?
- Vous savez, j'ai eu une vie diplomatique très mouvementée et riche en relations humaines. Avoir été ambassadeur à Genève, centre européen des Nations unies, pendant huit ans, représentant permanent aux Nations unies (9 ans), président du Conseil de Sécurité, du Groupe des 77, du Groupe Africain, président de l'Assemblée générale de l'ONU, secrétaire général de l'OUA puis président de la Commission de l'UA vous amène nécessairement à fréquenter l'élite de la diplomatie internationale.
Quand je prends la Commission européenne aujourd'hui, j'avais travaillé avec son président, M. Barosso, alors ministre des Affaires étrangères du Portugal et Javier Solanna, alors ministre des Affaires étrangères de l'Espagne et Mme Benita Ferero, alors chargée de protocole des Nations unies puis ministre des Affaires étrangères de l'Autriche.
De Genève à New York, j'avais eu à travailler avec 43 conseillers d'Ambassade qui sont tous aujourd'hui ministres de leur pays: en Asie, en Amérique Latine et même en Europe comme Dominique De Villepin, alors conseiller à l'ambassade de France à Washington, M. De La Sablière, alors conseiller à New York, tout comme M. Levit, ancien conseiller diplomatique du président Chirac et actuel ambassadeur de France à Washington.
Avec cette toile d'araignée de relations humaines, je reçois, par mois, deux à trois invitations pour assister à des colloques, présenter des communications sur des sujets comme ce fut le cas récemment en Chine, en Russie, à Singapour et à Djakarta. J'ai aussi les réunions des anciens présidents de l'Assemblée générale de l'Onu qui se tiennent à New York, Genève, Vienne ou ailleurs.
En conclusion, je voyage beaucoup et cela n'a rien à voir avec les questions ivoiriennes. De droit, je suis invité à tous les sommets de l'UA et je pars ce jeudi à Syrte (Libye) pour un autre sommet. Ensuite, je participerai à un colloque au Caire organisé par mon ami Amr Moussa qui fut mon collègue, d'abord comme conseiller à New York, ambassadeur et ensuite ministre des Affaires étrangères d'Egypte.
A vrai dire, je ne chôme pas et je remercie Dieu de me donner l'occasion de faire sans stress ce qui me plait à présent et de rencontrer des gens bien, sincères qui ne courent pas après des postes, donc des personnes désintéressées.
Que pensez-vous de la crise que traverse la Côte d'Ivoire et des différents sommets organisés pour aller à la paix ?
- Lorsque l'on porte un regard sur le paysage politique en ce moment, on constate une floraison d'acteurs sur la scène. Tous sont dans un état d'esprit qu'un sociologue politique a qualifié " d'orgasme du pouvoir ".
Par intransigeance, chacun essaye d'affirmer son autorité, sa vérité, son image, sa popularité, etc. Quelle que soit la perfection d'un accord, son application intégrale dépendra de la capacité et de la valeur des hommes.
Je connais le président Thabo Mbeki. C'est un homme intelligent, compétent et surtout courageux. Mais quelles que soient ses qualités, il ne pourra jamais faire la paix à la place des Ivoiriens. Il faut que les hommes politiques se transforment en hommes d'Etat pour ne voir que l'intérêt du pays sans tenir compte de leur ego, de leurs ambitions personnelles, de leurs familles politiques.
Ils doivent plus penser au pays qu'au pouvoir car l'unité de la Côte d'Ivoire n'a pas de prix et tous les sacrifices de part et d'autre doivent être faits pour la paix sans laquelle on ne peut espérer un développement indispensable pour assurer le bien-être du peuple que chaque leader politique exhibe dans son programme. J'espère donc que Pretoria II sera le déclic qui permettra à nos hommes politiques de se surpasser et d'éviter que la communauté internationale regarde notre pays avec commisération.
M. le Président, vous avez contribué à résoudre plusieurs crises en Afrique et dans le monde. Aujourd'hui, beaucoup se surprennent à constater que vous gardez le silence pendant que chez vous tout brûle. Comment expliquez-vous cela ?
- Vous savez que nul n'est prophète chez soi. Je crois que le seul conseil que j'ai donné aux responsables de ce pays quand la crise a commencé était de trouver une solution interne. Tout ce qui se passe aujourd'hui, un pas en avant deux pas en arrière, était prévisible. J'ai géré des conflits en Angola, en Sierra Leone, au Libéria ; il n'y a pas deux solutions: tant que vous n'avez pas une solution interne, personne ne peut imposer une solution à un pays. C'est une illusion. On va voyager, on va faire des discours, mais en réalité, les problèmes se résolvent sur le plan intérieur. Tant que les Ivoiriens ne sauront pas que c'est dans leur intérêt de faire la paix entre eux, personne ne pourra la leur imposer. J'admire ce que fait le Président Thabo Mbeki. Il a de très grandes qualités, des moyens, il fait ce qu'il peut. Mais la solution est interne avant tout. Sinon, on peut mettre en place tous les mécanismes de gestions des conflits, tant que les Ivoiriens n'auront pas compris qu'il leur faut aller à la paix ce sera peine perdue. Aujourd'hui que vaut un ministre ivoirien dans un forum international? Je ne le dis pas par fierté; mais il y a eu des réunions qui, tant que le représentant de la Côte d'Ivoire n'était pas dans la salle, ne commençaient jamais. Parce qu'à l'époque, tant que la Côte d'Ivoire ne parlait pas, personne ne parlait. Cela était d'autant valable que parfois, même certaines grandes puissances faisaient de sorte que la Côte d'Ivoire parle avant elles. J'insiste pour dire qu'il nous faut trouver une solution interne avant tout. Chacun doit comprendre que si la Côte d'Ivoire n'est rien aujourd'hui, il ne sera rien lui-même quel que soit son titre.
Avez-vous une fois été consulté sur la crise ivoirienne?
- Jamais ! Vous savez, nous sommes dans une situation politique où tout le monde croit avoir les mêmes objectifs. Tout le monde croit tout connaître. Personne n'a besoin de personne. Chacun a son expérience à partir des difficultés qu'il rencontre dans la vie. Voilà pourquoi je pense que chacun tirera leçons de son expérience de la crise actuelle.
Vous avez dit tout à l'heure qu'on doit chercher la solution en interne. Que doit-on faire concrètement pour sortir de la crise ?
- Ce serait prétentieux de ma part, de dire ce qu'il faut faire. Quand on est responsable, il faut savoir ses limites. Je connais les miennes. Chacun va de ce qu'il pense, de sa démagogie, or la réalité est tout autre. En définitive, je crois que je n'ai pas de solution prêt-à-porter. Surtout quand les problèmes sont des problèmes de personnes, des ambitions de personnes, des courses pour le prestige, la présidence de la République, le tapis rouge, on ne peut pas raisonner quelqu'un. Quelque objectif qu'il soit, tant qu'un conseil ne va pas dans le sens de tel ou tel, il est traité de tendancieux.
Certains ont attribué votre silence à une espèce de dépit après votre mission en Ethiopie. Ils disent que vous n'avez pas aimé la façon dont vous avez été retiré.
- Non. J'ai dit que tout ce que Dieu fait est bon. J'ai quitté Addis-Abeba avec les pleurs et les lamentations de tout le personnel. Je pense qu'il vaut mieux partir regretté que de partir dans la honte. Comment parler, en effet, de droits de l'Homme à Genève, New York, etc., quand son propre pays est dans un état comme celui de la Côte d'Ivoire ? Quand je fais l'analyse de ma vie, je dis que Dieu m'a donné plus que je ne pouvais espérer. Il faut savoir partir, on ne peut pas tout avoir dans la vie. Et puis, quand je vois le fonctionnement de l'UA aujourd'hui, je constate que j'avais raison sur beaucoup de choses.

Auteur de l'interview parue dans FRATERNITÉ MATIN des 30 juin et 1er juillet 2005: Abel DOUALY


AMARA ESSY : Le Président gabonais ne mérite pas ça.

1 Juillet 2005

Article paru dans : FRATERNITÉ MATIN du 1er juillet 2005
Source : www.abidjan.net

Sans ce dernier volet de l’interview publiée hier, l’ancien Ministre des Affaires Etrangüres et Président de la 49ème Assemblée Générale de l’ONU parle du rôle d’un diplomate.

Un incident s’est produit récemment entre les Présidents Bongo et Gbagbo. Comment avez-vous vécu cela?

Tout dépend de la facette et de l’angle sous lequel on veut bien voir le Président Bongo et le Gabon. Pour ma part, le Président Bongo un homme admirable, respectable dont l’autorité pèse dans toutes les enceintes où il est présent. Sa présence à une réunion donne une crédibilité certaine aux décisions prises ; c’est la raison pour laquelle la CEDEAO a parfois besoin d’aller le solliciter en Afrique centrale pour assister à ses réunions. Il était l’enfant chéri du Président Houphouet-Boigny qui m’a dit de lui après une réunion à l’Elysée sur la dévaluation : en 1992 “c’est le fils que j’aurais souhaité avoir et que je n’ai pas eu”. Le Président Houphouet avait travaillé étroitement avec son frère Bongo sur tous les problèmes du continent: Tchad, Biafra, Angola, Afrique du Sud, etc.
Il a des liens avec les opposants de tous les pays et ne soutient en réalité aucun candidat, malgré les apparences. Il se met toujours en position de jouer sa médiation, si on lui faisait appel.
“On ne cache pas le soleil avec sa main”, dit-on. Le Président Gbagbo s’était engagé pour ma candidature à l’OUA. Mais il faut l’avouer, sans le poids et l’autorité décisive du Président Bongo, des manœuvres de diversion auraient pu faire reporter la prise d’une décision, alors qu’il me manquait une voix seulement pour avoir la majorité absolue. Il faut rendre à César ce qui est à César. C’était en reconnaissance de son action à Lusaka que le Président Gbagbo avait à juste raison, demandé qu’on fasse d’abord escale à Libreville avant de rejoindre Abidjan qui nous avait réservé un accueil sublime.

Un autre malentendu oppose, cette fois, le président en exercice de l’UA, Olusegun Obasanjo et le président de la Commission, Alpha Oumar Konaré. Quelle est votre lecture, en tant qu’ancien de l’institution panafricaine?

Parlant un jour de l’UA, j’avais dit qu’il s’agissait d’un monstre. Certains Chefs d’Etat m’ont même reproché cette qualification. Mais en réalité, ils n’avaient pas compris qu’il s’agissait d’une image insaisissable du contour de la nouvelle institution par rapport à l’ancienne.
L’OUA était composée de 5 organes, 2 réunions ministérielles par an (Février et Juillet) et un sommet. Avec l’UA, on passe de 5 à 18 organes, des organisations régionales, piliers de cette UA et qui sont plus ou moins autonomes dans les prises de décisions des institutions spécialisées du NEPAD avec son siège à Pretoria, hors du siège de l’UA.
Tout cela dénote de la complexité du processus décisionnel dans cet ensemble où les “convergences” ne sont pas ainsi évidentes.
Pour que cela puisse fonctionner administrativement, il faut des moyens humains, matériels à la disposition de la Commission. Ce qui est loin d’être le cas à Addis Abeba, la différence de salaires entre les agents de l’UA et de la CEA (Commission économique africaine), situées à 500 mètres l’une de l’autre, varie de 100 à 150%. Il y a donc un drainage des compétences de l’UA vers les institutions des Nations Unies.

Vous auriez pu améliorer tout cela, M. le président.

Le comité permanent des ambassadeurs a été réticent sur mes propositions, sous prétexte que l’Afrique est pauvre et qu’on ne pourrait pas mettre sur le même pied les salaires de l’organisation panafricaine et ceux du système des Nations unies. C’est certainement vrai, mais je ne vois pas comment on peut demander à notre Diaspora panafricaine de servir l’UA si celle-ci ne lui offre pas des conditions et éléments attractifs.
Le vrai problème qui va se poser est le financement de l’UA, car la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit. J’avais pitié de mon commissaire chargé des questions de paix et de sécurité, lorsqu’il me disait qu’il est le plus grand mendiant de la terre, dans la mesure où pour chaque petit conflit, il devait courir partout pour solliciter des fonds. Le financement de la force africaine au Burundi, au Darfour témoigne de l’urgence de doter l’UA d’un financement autonome et adéquat pour mener à bien les multiples missions qu’on lui confie à chaque réunion.
En bonne gestion, on devrait d’abord approuver les incidences financières d’une décision, la localisation des ressources avant la prise de la décision finale.
Malheureusement à l’OUA, on prenait à chaque réunion des centaines de résolutions qui restaient lettre morte du fait du manque de moyens financiers pour les appliquer.
Le problème qui vient de se poser entre le Président de la Commission et le Président de la Conférence des Chefs d’Etat procède, je crois relève de ce qu’on qualifie de “Misunderstanding” ou incompréhension. Le président de la Commission réside à Addis Abeba et le président de la Conférence à Abuja, soit 7 h d’avion et cela pose de multiples difficultés de communication.
Les deux présidents doivent avant tout être au même niveau d’information concernant les situations conflictuelles. Ce n’est pas toujours le cas dans la mesure où certaines institutions régionales qui se disent autonomes prennent des initiatives souvent sans en informer la Commission de l’UA. Par exemple, lorsque la crise avait commencé en Côte d’Ivoire, j’avais contacté le président Thabo Mbeki qui était alors président de l’UA.
Il m’a dit qu’il allait se concerter avec ses pairs et me rappellerait le plus tôt possible. Il me rappela 3 heures après pour me dire que le président de la CEDEAO lui avait dit que leur organisation maîtrisait le dossier ivoirien et conseillait à l’UA de laisser la CEDEAO traiter ce dossier.

Bien que vous soyez de la Côte d’Ivoire?

Sur mon insistance auprès du secrétariat de la CEDEAO, le président de l’UA et celui de la Commission ont pu assister en qualité d’observateurs à la première réunion de la CEDEAO sur la Côte d’Ivoire.
Au Togo, je ne sais pas si le président Konaré disposait de tous les éléments sur les négociations que menait la Présidence nigériane avec les acteurs de la crise du Togo. Je ne suis pas si sûr de cela.
En tout état de cause, si on a élu un président de la Commission, c’est qu’on lui accorde un minimum de qualités (compétence, expérience) pour gérer cette institution et être capable de prendre des décisions en cas d’urgence. Même un ministre des Affaires étrangères n’a pas toujours besoin de l’accord de son président pour prendre des décisions, dans la mesure où il connaît les idées de son président et l’intérêt de son pays. C’est également la résurgence d’un débat initié à l’UA et qui n’a pas encore été tranché quant au fond.
Il s’agit de ceux qui voulaient dans la nouvelle UA un pouvoir fort pour le président de la Conférence des Chefs d’Etat et ceux qui voulaient conserver à la présidence de la Conférence des pouvoirs honorifiques comme à l’OUA. Juste après la ratification de l’acte constitutif de l’UA à Lomé en 2000, les tenants du pouvoir fort d’un président de l’UA avaient déposé en ce sens des projets d’amendement qui avaient tous été rejetés.
Dans cette conception, le président pouvait gérer l’institution à partir de tout siège régional de l’UA, convoquer de sa propre initiative sans quorum, autant de sommets extraordinaires qu’il souhaitait. Il pouvait se faire réélire autant de fois qu’il le souhaitait. Il faut toutefois noter que la présidence assurée par un pays économiquement puissant sera différente de celle assurée par un pays à économie faible.

M. le président, on dit souvent que la diplomatie a un coût. En votre qualité de diplomate émérite, mais surtout d’ancien ministre des Affaires étrangères, que représente cette affirmation à vos yeux?

La diplomatie a un coût bien sûr, le déplacement d’un avion, le paiement des taxes dans les aéroports, le parcage de l’avion, l’hébergement des équipages, les frais d’essence de maintenance au départ, varient d’un pays à un autre mais sont quand même très élevés.
Plusieurs facteurs concourent au succès de toute diplomatie: la paix sociale à l’intérieur du pays, l’homogénéité de l’équipe au pouvoir, la santé économique du pays, etc.
L’Afrique du Sud et le Nigeria sont aujourd’hui en flèche sur tous les fronts. Ils ont certes de grands Présidents mais ils ont surtout les moyens de leur politique.


Le Président Houphouet-Boigny pouvait à tout moment convoquer à Genève où il séjournait, souvent une réunion d’urgence sur le Liberia en déployant sa flotte aérienne pour amener en Suisse en 24 h tous les acteurs de la crise: chef d’Etat, présidents des factions en lutte, etc.
Lors de la guerre entre le Burkina Faso et le Mali, il a fallu mobiliser en deux heures 4 hélicoptères et 3 avions pour ramener à minuit à Abidjan les états-majors de l’armée des deux pays afin d’obtenir un cessez-le-feu. J’ai été le plus grand utilisateur des Grumman présidentiels (le G 3) et je transportais tous nos collègues à toutes les réunions de la CEDEAO qui se tenaient dans différentes capitales.
Cela a évidemment créé des liens d’amitié, de confiance entre nous et cela rendait plus faciles nos discussions dans nos réunions officielles. Mes collègues m’appelaient tous “Grand frère”, bien que j’étais l’un des plus jeunes ministres à cette époque parce que comme me disait un ministre qui avait 20 ans de plus que moi, c’est le grand frère qui règle les problèmes de ses petits.
“ Tu nous épargnes de courir chercher un billet d’avion, de rechercher des connections d’avion. Tu nous résous tous nos problèmes, que tu le veuilles ou non, tu es le grand frère de l’équipe ”. Une telle ambiance nous a permis d’harmoniser nos vues sur de nombreux problèmes: vote de résolutions dans de nombreuses instances, élections à l’OUA, à l’ONU etc.

Le ministre des Affaires étrangères n’est donc pas mieux loti ?

Comme tout ministre dans tout gouvernement, celui des Affaires Étrangères a de sérieux problèmes, eu égard à sa mission spécifique de créer à l’étranger, une image positive, même si nous traversons une phase difficile pour nos finances publiques. Le non paiement des loyers dans nos ambassades, des factures téléphoniques, des assurances multiples sont des facteurs qui nuisent à l’image du pays et entachent la crédibilité de l’ambassadeur au niveau de ses collègues africains et du Corps diplomatique tout entier.
Le retard ou l’arrêt des mouvements diplomatiques pour des raisons financières démobilise les diplomates et affecte le rendement même de tout l’appareil diplomatique. Tout cela affecte à l’étranger l’image du gouvernement et même du Chef de l’Etat représenté par l’ambassadeur auprès du pays hôte. Tout doit donc être fait pour affecter des ressources adéquates au ministère des Affaires étrangères pour lui permettre de jouer le rôle qui est le sien. Ce n’est pas une faveur au titulaire du département ou à tel ambassadeur, mais il s’agit de préserver l’image d’un pays et cela devrait transcender les considérations de politique intérieure comme on le voit dans les pays développés, même en ces changements de régime.

Propos recueillis par
Auteur: Abel DOUALY